Marie Laberge : Un projet nuisible
mardi 12 mai 2009
Monsieur Charest,

- Marie Laberge
- Rassemblement du 26 mars, Orford
En 1938, il y a donc soixante-huit ans de cela, un groupe de citoyens ont fondé le parc du Mont-Orford. L’idée était simple : mettre une nature exceptionnelle à l’abri et empêcher qu’on la massacre un jour au nom du " développement " ou de " l’enrichissement ". Nous voici encore une fois devant un projet qui risque fort de déstabiliser la nature de ce parc national. Monsieur Charest, j’estime que votre projet n’est pas judicieux. Il est nuisible. Il est dangereux. Et je vais vous dire pourquoi.
Tout d’abord, pour le réaliser, vous seriez obligé de changer la loi. Ce qui signifie que l’état actuel des lois vous interdit de vendre un parc national ou une de ses parties. Vous savez bien que c’est là un geste grave. Malgré tout, vous avez l’air de vouloir passer à l’action. En le faisant, vous saperez notre confiance de citoyen. Nous comprendrons que vous vous estimez au-dessus des lois, que celles-ci ne sont valables et applicables que pour les petits " payeurs de taxes " que nous sommes, que lorsqu’il s’agit des gens au pouvoir, la loi n’a plus... force de loi : on n’a qu’à la changer ! Ensuite, votre projet ne récolte pas ce que vous appeliez " l’adhésion du public ". Vous savez tout comme moi que 76 % des citoyens sont contre. Nous ne parlons pas ici d’une poignée d’excités ou de quantités négligeables qui- et je le cite- " n’impressionnent pas " votre ministre du Développement durable. Nous parlons d’une mobilisation importante de la population, ce qui, vous en conviendrez, n’est pas si facile à obtenir de nos jours. On parle de vos électeurs aussi (76 % de la population, c’est loin d’être la clientèle des autres partis !), ces électeurs qui vous disent : n’allez pas de ce côté, ne débitez pas le parc du Mont-Orford en morceaux.
Votre manque de préparation dans ce dossier et votre désinvolture m’étonnent. Voyez-vous, on ne peut pas prétendre que ce n’est pas grave, ou pire, que c’est formidable, quand on ignore le nombre réel d’hectares qu’on est en train de vendre. On ne peut pas traiter des gens qui contestent cette vente de " mal informés ", quand on ne sait pas ce qu’ils contestent. Vous êtes maintenant au courant qu’il ne s’agit pas de 85 hectares, comme vous l’avez dit, mais bien de 649 hectares que vous voulez vendre au plus offrant (du point de vue pécuniaire et non pas du point de vue écologique, dois-je le spécifier ?)
Une amputation
Monsieur Charest, je me demande ce que monsieur Couillard penserait d’un médecin qui ampute un patient
pour l’aider à développer une autre partie de son corps. Ce que vous voulez faire, c’est amputer le parc du
Mont-Orford de son coeur : le domaine skiable actuel englobe le sommet du mont Orford, avec le plus
grandiose belvédère de tout le massif, le sommet du mont Giroux, les flancs est, nord et ouest du mont
Giroux, les flancs sud-est, est et nord-est du mont Orford et les flancs sud-est et est du mont Alfred-
Desrochers. Pour un médecin, une amputation est une solution dramatique et brutale à un problème
désespéré. En sommes-nous vraiment là ?
Une fois le coeur du parc retiré, vous vous proposez de procéder à une greffe qui, dites-vous, améliorera le
parc en compensant sa mutilation.
Oubliez-vous que, dans le ventre même du parc, dans le trou béant laissé par l’amputation, on installera tout
ce qu’il faut pour l’achever ? Voilà ce que sont à mes yeux des condos et le cortège de " services " qui les
accompagne.
Et votre greffe (si jamais vous trouvez l’argent pour la faire), rien ne dit qu’elle prendra. Cette fois-ci en tout cas, il vaudrait mieux ne pas compter sur les dons d’organes.
Vous nous offrez un parc en échange d’un parc.
Vous nous dites : rentabilisons et après, quand nous aurons des sous, nous agrandirons.
Je vous dis : nous avons un parc magnifique, pourquoi ne pas nous employer à le protéger dans son intégrité ?
Comme disait mon père, vous êtes en train de vendre votre cheval pour lui acheter de l’avoine... sauf que, bien sûr, ce n’est pas votre cheval, mais le nôtre.
Enfin, dans le danger évoqué au début de cette lettre, il y a celui que j’appellerais le danger du cynisme du citoyen. Cette maladie contagieuse est un état de profond découragement allié à un tenace sentiment d’impuissance devant ceux qui nous gouvernent et semblent non seulement nous tenir en piètre estime, mais également mépriser notre sens moral.
Je ne dis pas que vous êtes la seule cause de ce cynisme. Plusieurs y contribuent, malheureusement, mais je ne peux pas dire que vous n’y collaborez pas. En ce qui me concerne, monsieur Charest, ce dommage causé à l’esprit citoyen est un des pires et des plus durables ravages que l’on puisse infliger à une société.
Notre société, je le répète, la nôtre, monsieur Charest.
Marie Laberge
L’auteure est écrivaine [1]
[1] .
Publié dans La Presse
Forum, samedi 1 avril 2006, p. A26
Reproduit avec l’autorisation de l’auteur
